Le cheikh Abd al-Mu’izz Abd as-Sattâr (que Dieu lui fasse miséricorde) disait : « Les mosquées sont les usines de l’unicité (tawhîd). » Par cette expression, il voulait dire qu’elles réalisent l’unité musulmane dans sa forme la plus élevée, où disparaissent les différences de nationalité, d’origine ethnique, de couleur de peau et de race au sein des rangs des fidèles.
Je me souviens également avoir entendu le Dr Ahmed al-Khalifa, professeur d’histoire de l’islam en Europe à la Faculté européenne des sciences humaines de Francfort, raconter que lorsqu’il était arrivé en Allemagne pour y préparer son master, il avait parcouru 600 kilomètres afin d’accomplir la Prière du vendredi au Centre islamique d’Aix-la-Chapelle (Mosquée Bilâl). Il expliquait avoir fondu en larmes en voyant, à sa droite, un musulman allemand à la peau blanche et, à sa gauche, un musulman africain à la peau noire. L’islam les avait réunis dans la même mosquée et les avait rendus frères, malgré la diversité de leur langue et de leur couleur.
Cette image idéale, pure et admirable s’est malheureusement beaucoup estompée, voire a presque disparu de la scène européenne. Dans certaines villes et certaines mosquées, on observe même parfois le phénomène inverse : les divergences concernant les horaires de Prière se sont multipliées entre les mosquées, les fidèles et les différentes villes.
Aujourd’hui, il existe en Europe près de treize méthodes différentes de calcul des horaires de Prière, avec un écart de plus d’une heure entre les horaires les plus précoces et les plus tardifs. Le problème devient particulièrement grave lorsque cette divergence apparaît au sein d’une même mosquée.
Un imâm m’a ainsi rapporté que, dans sa mosquée, une partie des fidèles accomplissait la Prière de l’aube (Fajr) pendant le mois de Ramadan selon une méthode de calcul précoce, tandis qu’au fond de la mosquée, d’autres continuaient de prendre leur repas du suhûr, parce qu’ils suivaient une méthode fixant l’entrée de l’aube plus tardivement.
Plus grave encore est le fait que chacun des deux groupes considère l’autre comme étant dans l’erreur. Ceux qui prient estiment que le jeûne de ceux qui continuent à manger est invalide, puisque, selon eux, l’aube est déjà entrée et que le jeûne a commencé. Inversement, ceux qui poursuivent leur suhûr considèrent que la Prière des premiers est invalide, car, selon leur méthode de calcul, l’heure de la Prière n’est pas encore entrée.
J’ai moi-même été témoin d’un cas de divorce provoqué par un désaccord entre un mari et son épouse au sujet de l’heure de l’aube et de l’arrêt du repas (imsâk) pendant le Ramadan. À plusieurs reprises, j’ai également constaté la confusion des enfants, hésitant entre « l’horaire de papa » et « l’horaire de maman » figurant sur deux calendriers de Ramadan différents.
Les juristes musulmans et les institutions islamiques en Occident se sont donc préoccupés très tôt de la question du calcul des horaires de Prière, en particulier dans les régions et les pays situés à des latitudes élevées.
Le premier congrès scientifique consacré à cette question fut celui des savants de Hyderabad Deccan, en 1928. Depuis lors, de nombreux congrès, séminaires, projets et initiatives, tant individuels que collectifs, se sont succédé afin de trouver une solution à cette problématique, jusqu’au dernier congrès tenu à Istanbul, les 26 et 27 septembre 2021 (correspondant aux 19 et 20 Safar 1443 de l’Hégire).
La réalité et les causes des divergences concernant les horaires de Prière en Europe
Les divergences dans les méthodes de calcul des horaires de Prière en Europe sont particulièrement importantes. Elles existent entre les mosquées et les institutions turques, entre les mosquées et les institutions arabes, ainsi qu’entre les institutions arabes et turques elles-mêmes. Une telle situation ne reflète nullement l’esprit de l’islam et ne réalise pas l’un des objectifs fondamentaux de la Prière, à savoir le renforcement des liens de fraternité entre les musulmans.
Les principales causes de ces divergences sont les suivantes
1. L’absence d’une autorité faisant loi
La question des horaires de Prière, tout comme celle de l’observation du croissant lunaire ou de la fixation des fêtes religieuses, relève avant tout d’une autorité décisionnelle avant d’être une simple question juridique ou astronomique.
Les divergences concernant les horaires de Prière, en particulier celui de la Prière de l’aube (Fajr), existent également dans les pays arabes et musulmans. Certains remettent en cause les horaires officiellement adoptés, estimant qu’ils sont erronés et qu’ils conduisent à l’accomplissement de la Prière de l’aube avant son entrée légale, rendant ainsi cette Prière invalide. Parmi les pays concernés figurent notamment l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Maroc, la Jordanie, la Turquie et d’autres encore.
Des savants réputés, tels que les cheikhs al-Albânî et Ibn ‘Uthaymîn (que Dieu leur fasse miséricorde), considéraient eux aussi que les horaires officiels du Fajr dans leurs pays respectifs étaient trop précoces et recommandaient de retarder la Prière de vingt à trente minutes.
Cependant, cette divergence demeure généralement invisible pour le grand public, voire inconnue de la plupart des fidèles, car une autorité unique impose un horaire officiel adopté par l’ensemble des mosquées.
En Occident, l’absence d’une telle autorité a entraîné une multiplication des instances de référence, au point qu’elles se comptent aujourd’hui par dizaines. Chaque association, fédération, voire chaque mosquée ou imâm, choisit la méthode de calcul qu’il estime la plus juste, l’applique et considère souvent les autres comme étant dans l’erreur.
Cette absence d’autorité favorise un renouvellement permanent des divergences et des efforts d’interprétation (ijtihâd), y compris lorsqu’ils émanent de personnes qui n’en possèdent ni les compétences ni la légitimité.
Pourtant, le fait que les pouvoirs publics européens n’interviennent pas dans les affaires religieuses des musulmans constitue en soi un avantage considérable et une liberté qu’il conviendrait de mettre à profit pour favoriser l’unité plutôt que la division.
Tout projet visant à unifier les horaires de Prière doit donc intégrer cette réalité. Son autorité ne pourra provenir que de son adaptation aux conditions de vie des musulmans d’Europe, de la solidité de ses fondements juridiques, de sa capacité à être accepté par la majorité des mosquées et des centres islamiques, mais aussi, avant tout, de la sincérité de ses promoteurs et de leur volonté de préserver l’unité des cœurs.
2.Une question relevant de l’effort d’interprétation (ijtihâd) et non d’un texte catégorique
Le calcul des horaires de Prière relève du domaine de l’ijtihâd ; aucun texte explicite et définitif n’en fixe les modalités avec précision.
Il est même possible que cette diversité ait été voulue par le Législateur divin — Dieu seul le sait — afin de faciliter la pratique religieuse et de tenir compte de la diversité des situations humaines. En témoigne notamment le verset relatif au jeûne : « Mangez et buvez jusqu’à ce que se distingue pour vous le fil blanc de l’aube du fil noir de la nuit ; puis accomplissez le jeûne jusqu’à la tombée de la nuit. » (2 : 187).
Les notions de « distinction », d’« aube » ou encore de « pleine clarté » (isfâr), tant dans leur sens linguistique que juridique, ne permettent pas de déterminer avec une précision absolue l’instant exact de l’entrée de l’aube, contrairement à ce que certains cherchent à établir.
Les divergences des juristes musulmans quant aux horaires des Prières de l’aube, du soir (‘Ishâ) et de l’après-midi (‘Asr) constituent une autre preuve de l’ampleur du champ de l’interprétation.
De même, les récits rapportant que le Prophète (ﷺ) et ses compagnons retardaient parfois considérablement le repas du suhûr, jusqu’à ce que l’aube soit presque pleinement apparente, alors même que d’autres traditions mentionnent qu’il accomplissait la Prière de l’aube dans l’obscurité (ghalas), confirment également que cette question demeure ouverte à l’interprétation.
À cela s’ajoute le désaccord des astronomes eux-mêmes sur la valeur correcte de l’angle solaire correspondant à l’aube, ainsi que les différences entre les pays musulmans, dont les calendriers retiennent des angles variant généralement entre 18° et 20°.
Cette souplesse constitue une miséricorde divine, car elle permet de faciliter l’accord entre les musulmans et de retenir la solution la plus simple et la plus adaptée à leur situation.
3. Les horaires de Prière comme marqueur identitaire des institutions musulmanes européennes
Les fédérations et les organisations islamiques en Europe cherchent naturellement à représenter les musulmans de leurs régions respectives et souhaitent affirmer une identité qui les distingue des autres institutions.
Les horaires de Prière sont ainsi devenus, dans certains cas, l’un des éléments permettant d’affirmer cette identité institutionnelle.
Si toutes les organisations adoptaient un calendrier unique, elles perdraient l’un des signes distinctifs qui les caractérisent. Elles s’attachent donc à maintenir leur propre choix juridique et astronomique, souvent présenté comme étant celui qui garantit la plus grande prudence dans l’accomplissement du culte ou celui qui correspond le mieux à leurs études et à leurs convictions scientifiques.
Cette réalité rend naturellement toute démarche d’unification plus difficile.
4. La multiplication des méthodes et l’empiètement des astronomes sur le rôle des juristes
Dans ce débat, la voix des astronomes est souvent plus influente que celle des juristes. Ils n’hésitent pas à privilégier certaines méthodes, à en rejeter d’autres et parfois même à déclarer invalides certaines pratiques cultuelles. Il arrive également qu’ils exercent une forte influence sur les juristes, les conduisant à adopter leurs conclusions.
Or, en principe, c’est le juriste qui devrait fixer les critères religieux, tandis que le rôle de l’astronome devrait se limiter à traduire ces critères en paramètres astronomiques précis.
Cette confusion des rôles a contribué à transformer une question fondamentalement interprétative et probabiliste en une question présentée comme absolument certaine, contrairement à ce que semble indiquer l’esprit de la législation musulmane.
La multiplication des avis et des méthodes a également créé une situation de désordre dans laquelle chacun choisit librement le système ou l’angle astronomique qui lui paraît le plus convaincant.
5. Le manque de prise en compte des réalités de la vie en Europe
Malgré la diversité des méthodes proposées en Europe, aucune n’a véritablement résolu le problème.
Les approches existantes peuvent être réparties en deux grandes catégories :
- La première élargit excessivement les estimations des horaires de l’aube et de la Prière du soir (‘Ishâ), alors même que leurs signes naturels demeurent observables et qu’il est possible de les respecter sans difficulté excessive ;
- La seconde exige une fidélité absolue aux signes astronomiques, même lorsque leur application entraîne de réelles difficultés pour les fidèles.
Aucune de ces deux approches n’apporte de solution satisfaisante.
La première risque de semer le doute chez les fidèles en s’écartant inutilement des horaires naturels ; la seconde ne tient pas suffisamment compte des contraintes de la vie quotidienne en Europe.
C’est pour l’ensemble de ces raisons qu’est née l’idée d’élaborer un projet commun susceptible d’unifier les musulmans sur cette question, laquelle a suscité de nombreuses controverses et préoccupations.
Le nouveau projet : étapes et déroulement des travaux
La réflexion autour de ce projet a débuté le 12 mars 2016, à l’issue d’un colloque scientifique organisé par la Commission des fatwas d’Allemagne, affiliée au Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche, consacré au thème : « Le calcul des horaires de Prière en Allemagne et la possibilité d’unifier la méthode de calcul ».
Ce colloque a réuni la Présidence des Affaires religieuses de Turquie (Diyanet), plusieurs membres du Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche, ainsi que des représentants de centres et d’institutions musulmanes en Europe, notamment l’association Milli Görüş en Allemagne.
À la suite de cette rencontre, la Présidence des Affaires religieuses de Turquie, en collaboration avec le Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche, a pris l’initiative de porter ce projet. Elle a coordonné les travaux avec les différents acteurs concernés par cette question : juristes musulmans (fuqahâ), astronomes, imâms et responsables de centres islamiques en Europe.
Une commission scientifique a été alors constituée. Elle s’est réunie à six reprises et a organisé, en 2018, un séminaire spécialisé au Centre islamique d’Aix-la-Chapelle.
Parallèlement, une équipe d’observation composée de juristes et d’astronomes a été mise en place. Celle-ci a réalisé trois campagnes d’observation :
– La première à Berlin (Allemagne) ;
– La seconde à Prague (République tchèque) ;
– La troisième dans la province de Bolu (Turquie).
Les conditions météorologiques et les sites d’observation ne furent pas favorables lors des deux premières campagnes. En revanche, la troisième mission offrit des conditions nettement plus propices, permettant de recueillir des observations exploitables. Les résultats de cette campagne furent consignés dans le rapport de la commission scientifique et servirent de base au projet finalement adopté par le congrès.
La commission entreprit ensuite de rassembler les différents calendriers et méthodes de calcul des horaires de Prière alors en usage dans les pays européens. Elle procéda à leur évaluation, à leur analyse critique et à l’identification de leurs insuffisances, de leurs éventuelles erreurs ou de leur inadéquation aux réalités européennes.
Par la suite, la commission publia un appel officiel invitant les spécialistes à soumettre des propositions de réforme conformes à un ensemble de critères préalablement définis. Six projets complets furent ainsi présentés.
À l’issue de longues séances d’étude et d’évaluation approfondie de chacun de ces projets, sous leurs différents aspects, la commission retint celui qu’elle jugea le plus pertinent. Ce projet fut ensuite présenté, discuté puis officiellement adopté lors du congrès.
Avant la tenue de ce congrès, une large réunion de concertation fut organisée par visioconférence avec plusieurs imâms et directeurs de centres islamiques des pays scandinaves. Le projet leur fut exposé, leurs observations furent recueillies avec attention, puis la commission apporta plusieurs modifications à sa proposition afin de tenir compte des remarques formulées au cours de cette consultation.
Les critères retenus pour la sélection du projet
La commission scientifique du congrès a défini un ensemble de critères destinés à évaluer les projets qui lui avaient été soumis. C’est au regard de ces critères qu’a été retenu le projet de calendrier unifié aujourd’hui adopté. Les principaux critères sont les suivants :
Premier critère : le respect des résolutions de la réunion de Strasbourg
Le projet ne devait pas être en contradiction avec les décisions adoptées lors de la réunion de Strasbourg, dont les principales dispositions étaient les suivantes :
- Lorsque les signes légaux des horaires de Prière existent, qu’ils peuvent être observés à l’œil nu ou à l’aide de moyens techniques modernes, et que leur application n’entraîne pas de gêne ou de difficulté générale inhabituelle, il n’est pas permis de recourir à une estimation conventionnelle ni d’ignorer ces signes.
En revanche, lorsque les signes naturels sont absents, deviennent incertains ou irréguliers, ou encore lorsque leur prise en compte entraîne une difficulté réelle dans l’accomplissement du culte, il devient licite de recourir à une estimation (taqdîr) dans toutes ces situations.
On entend par « irrégularité du signe » des situations telles que la persistance du crépuscule du soir au-delà du premier tiers de la nuit légale, ou encore des variations brusques des horaires d’un jour à l’autre.
- Selon la définition retenue par les astronomes, l’aube (Fajr) correspond à l’apparition des premières lueurs horizontales de lumière produites par la diffusion et la réfraction des rayons du soleil lorsque celui-ci atteint une position de 18° sous l’horizon oriental.
- Le projet de calendrier devait également respecter les principes suivants :
- Se conformer autant que possible aux horaires de Prière fondés sur les signes naturels lorsqu’ils sont observables ;
- Tenir compte des spécificités de la vie des musulmans d’Europe en recherchant la facilité, la levée des difficultés et la réalisation des objectifs généraux et particuliers de la législation musulmane ;
- Favoriser l’unité des musulmans et éviter la multiplication des horaires de Prière au sein d’une même ville ou d’un même pays.
Deuxième critère : privilégier la solution la plus facile et la plus adaptée aux fidèles
Les minorités musulmanes doivent bénéficier d’une jurisprudence qui prenne en considération leurs conditions particulières, leur mode de vie et leurs contraintes professionnelles.
Il convient également de tenir compte de la réalité de la pratique religieuse des nouvelles générations de musulmans nés en Europe et de retenir les solutions les plus aptes à leur permettre de vivre leur religion dans les meilleures conditions.
Cette approche demeure pleinement légitime tant que l’on se situe dans le domaine de l’ijtihâd, qui laisse une marge de souplesse, et non dans celui des prescriptions catégoriques.
Troisième critère : la possibilité d’un fondement juridique solide
La question traitée relevant du domaine des actes cultuels (‘ibâdât), toute solution proposée devait pouvoir être solidement fondée sur des preuves reconnues par le droit musulman.
La commission a ainsi reçu certains projets satisfaisants d’un point de vue astronomique, mais dépourvus d’une justification juridique suffisamment établie.
Quatrième critère : la cohérence et la stabilité de l’application
Le projet devait présenter une méthode cohérente, sans variations injustifiées selon les pays, les villes, les saisons ou les périodes de l’année.
Il devait également être simple à appliquer et à calculer dans l’ensemble des régions concernées, de manière à pouvoir être mis en œuvre à l’échelle internationale.
Pour cette raison, la commission a écarté plusieurs projets dont les méthodes manquaient de cohérence ou ne pouvaient être appliquées dans certaines régions, voire se révélaient totalement inapplicables dans d’autres.
Cinquième critère : favoriser la plus large adhésion possible
Le projet retenu devait être celui qui avait le plus de chances de rassembler les différentes fédérations, associations et institutions islamiques européennes.
Cette capacité de rassemblement devait être appréciée à la lumière de l’expérience acquise avec les calendriers actuellement utilisés dans les différents pays européens, en tenant compte de leur adéquation avec la vie quotidienne des fidèles, leurs obligations professionnelles et les besoins de leurs familles.
Sixième critère : limiter autant que possible le recours aux estimations
Lorsque les signes naturels existent, le principe demeure de s’y conformer dans toute la mesure du possible.
Le recours à l’estimation conventionnelle ne devait intervenir qu’en cas de nécessité. C’est pourquoi le projet de calendrier unifié réduit sensiblement le recours à ces estimations par rapport aux autres systèmes actuellement en usage.
Septième critère : éviter les ruptures brutales dans les horaires
Le projet devait garantir une transition progressive entre les périodes où les signes naturels sont observables et celles où ils cessent de l’être ou deviennent irréguliers.
Il convenait ainsi d’éviter aussi bien le maintien artificiel des mêmes horaires pendant de longues périodes que les changements brusques d’un jour à l’autre.
C’est dans cette perspective que le système proposé commence à recourir progressivement à l’estimation plusieurs jours avant la disparition des signes naturels et poursuit cette adaptation pendant plusieurs jours après leur réapparition, afin d’assurer une transition harmonieuse et de respecter ce principe essentiel.
Synthèse du projet et son fondement juridique
Le projet repose sur les principes suivants :
- L’aube (Fajr) défini, conformément à ce qui a été adopté lors de la réunion de Strasbourg, comme l’apparition d’une lumière blanche horizontale à l’horizon oriental, débute lorsque le soleil atteint une dépression de 18° sous l’horizon. L’adoption de l’angle de 18° pour déterminer l’entrée du Fajr pendant la majeure partie de l’année constitue l’un des acquis essentiels du projet. En effet, cet angle est celui retenu par la majorité des juristes musulmans et des astronomes, il est largement accepté par les fidèles, adopté par la plupart des pays du monde arabe et musulman, et il offre, en outre, une plus grande précaution en ce qui concerne le début du jeûne.
- La Prière du soir (‘Ishâ) commence avec la disparition du crépuscule rouge à l’horizon occidental, phénomène qui correspond à une position du soleil située à 17° sous l’horizon. Par la suite, à la suite des propositions, des réexamens et des discussions menés par la commission de suivi, l’angle retenu pour la prière du ‘Ishâ a été modifié et fixé à 16°. Ce choix a été justifié par sa concordance avec plusieurs observations astronomiques, anciennes comme récentes, ainsi que par le fait qu’il permet de faciliter davantage la pratique religieuse des fidèles.
- En cas de disparition des signes naturels permettant de déterminer les horaires de Prière, ou lorsque leur respect entraîne une gêne ou une difficulté excessive, la nuit légale (c’est-à-dire la période comprise entre le coucher du soleil et l’apparition de l’aube véritable (Fajr sâdiq)) est divisée en trois parties égales. L’heure de la Prière du ‘Ishâ est alors fixée à l’issue du premier tiers de la nuit, tandis que l’heure du Fajr est déterminée en retranchant un tiers de la durée de la nuit à partir de l’heure du lever du soleil.
Deux questions demeurent
– Pourquoi le projet retient-il la méthode consistant à fonder l’estimation des horaires sur le premier tiers de la nuit légale (thuluth al-layl ash-shar’î), et quel en est le fondement juridique ?
– Est-il permis de recourir à une estimation des horaires alors même que les signes naturels permettant de les déterminer demeurent observables ?
Réponse à la première question
La méthode fondée sur « le premier tiers de la nuit légale » repose sur des textes authentiques de la Sunna.
Le Prophète (ﷺ) a notamment déclaré, dans un hadîth rapporté sous différentes formulations : « Si je ne craignais pas d’imposer une difficulté à ma communauté, je leur ordonnerais d’utiliser le siwâk avant chaque prière et je retarderais la prière du ‘Ishâ jusqu’au premier tiers de la nuit. »[1]
De même, il est rapporté d’après ‘Âïsha (que Dieu l’agrée) que : « Le Messager de Dieu (ﷺ) retarda une fois la prière du ‘Ishâ. ‘Umar l’appela en disant : « Ô Messager de Dieu (ﷺ), les femmes et les enfants se sont endormis. » Le Prophète (ﷺ) sortit alors et dit : « Personne sur terre, en dehors de vous, n’attend cette prière. » À cette époque, cette Prière n’était célébrée qu’à Médine, et les musulmans l’accomplissaient entre la disparition du crépuscule et le premier tiers de la nuit. »[2]
Il est également rapporté d’après Abdullâh ibn ‘Umar : « Une nuit, nous attendions le Messager de Dieu (ﷺ) pour la Prière du ‘Ishâ. Il sortit alors que le premier tiers de la nuit était écoulé, ou un peu après. Nous ignorions si quelque affaire familiale ou autre l’avait retenu. Lorsqu’il arriva, il dit : « Vous attendez une Prière qu’aucune autre communauté religieuse n’attend. Si cela ne représentait pas une charge trop lourde pour ma communauté, je la célébrerais à cette heure. » Puis il ordonna au muezzin d’appeler à la Prière (iqâma), et il dirigea la prière. »[3]
Enfin, dans le Musnad d’Ahmad, d’après Abû Hurayra, le Prophète (ﷺ) dit : « Si je ne craignais pas d’imposer une difficulté à ma communauté, je leur ordonnerais d’utiliser le siwâk avant chaque Prière et je retarderais la Prière du ‘Ishâ jusqu’au premier tiers de la nuit. Car lorsque le premier tiers de la nuit s’achève, Dieu, le Très-Haut, descend vers le ciel le plus proche et y demeure jusqu’à l’apparition de l’aube. Il dit alors : « Y a-t-il quelqu’un qui demande afin qu’il lui soit accordé ? Quelqu’un qui invoque afin qu’il soit exaucé ? Un malade qui sollicite la guérison afin qu’il soit guéri ? Un pécheur qui demande pardon afin qu’il lui soit pardonné ? » »[4]
L’élément essentiel qui ressort de l’ensemble de ces traditions est que le Prophète (ﷺ) considérait que le fait de retarder la prière du ‘Ishâ jusqu’au premier tiers de la nuit constituait déjà une difficulté susceptible d’imposer une gêne aux fidèles et de rendre l’attente pénible. Cette idée est notamment illustrée par les paroles de ‘Umar (que Dieu l’agrée) : « Les femmes et les enfants se sont endormis. »
On peut ainsi en déduire que la difficulté commence à se faire sentir avant même l’écoulement du premier tiers de la nuit. Les hadîths montrent en effet que le Prophète (ﷺ) accomplissait généralement la prière du ‘Ishâ avant ce moment tout en déclarant que, sans la difficulté qu’un retard supplémentaire aurait imposée à sa communauté, il l’aurait différée davantage.
À ce sujet, Ibn Rajab al-Hanbalî (m. 795 H/1393) écrit dans son Fath al-Bârî : « Ce hadîth est invoqué par ceux qui considèrent que l’accomplissement précoce de la prière du ‘Ishâ est préférable. En effet, le Prophète (ﷺ) ne leur a pas ordonné de la retarder ; il s’est contenté de dire que, sans la difficulté que cela leur aurait causé, il l’aurait ordonné. Or, il ne pouvait préférer pour sa communauté ce qui lui aurait été pénible ; c’est précisément pour cette raison qu’il ne leur en donna pas l’ordre. De même, lorsqu’il dit : « N’eût été la faiblesse des faibles et la maladie des malades, je l’aurais retardée », cela montre qu’il ne l’a effectivement pas retardée. Dès lors que cette prescription aurait entraîné une gêne, il ne pouvait leur imposer ce qui leur serait difficile. »[5]
Dans son commentaire du Sahîh d’al-Bukhârî, Badr ad-Dîn al-‘Aynî (m. 855 H/1451) explique également : « Ce hadîth démontre que l’ordre de retarder la Prière n’a pas été donné en raison de la difficulté qu’il aurait engendrée. L’absence de cet ordre est donc directement liée à l’existence de cette gêne. L’expression « si je ne craignais pas de causer une difficulté » signifie littéralement : si cette difficulté n’existait pas, je leur en donnerais l’ordre. »[6]
Ainsi, le recours au « premier tiers de la nuit légale » ne procède pas d’un simple choix conventionnel ou astronomique. Il trouve son fondement dans des textes prophétiques authentiques qui prennent explicitement en considération la difficulté que représenterait, pour l’ensemble des fidèles, un retard excessif de la Prière du ‘Ishâ. Le projet unifié s’inscrit donc dans cette logique de conciliation entre le respect des textes et la prise en compte de la gêne réelle (raf’ al-haraj), principe fondamental de la jurisprudence musulmane.
Réponse à la seconde question : est-il permis de recourir à une estimation alors que les signes naturels des horaires de Prière demeurent observables ?
Un certain nombre de juristes musulmans, anciens comme contemporains, ont admis la possibilité de recourir à une estimation des horaires de Prière lorsque le respect strict des signes naturels entraîne une gêne ou une difficulté excessive, même si ces signes demeurent visibles.
Parmi les juristes anciens figurent notamment al-Qarâfî et ash-Shabrâmallisî. À l’époque contemporaine, cette position a été adoptée par plusieurs institutions de référence, parmi lesquelles le Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche, l’Institution égyptienne de la Fatwa (Dâr al-Iftâ), le Conseil suprême des Affaires religieuses de Turquie ainsi que l’Académie de jurisprudence islamique (Majma’ al-Fiqh al (Islâmî) affiliée à la Ligue islamique mondiale.
Plusieurs savants contemporains ont également défendu cette opinion, notamment Muhammad Hamidullah, Mustafâ az-Zarqâ, Fayçal Mawlawî et ‘Alî al-Qaradâghî. Chacun s’appuie sur des arguments juridiques qui ne peuvent être exposés en détail dans le cadre du présent article.
Qu’apporte de nouveau ce projet ?
- Il constitue une initiative historique réunissant les institutions arabes et turques autour d’un travail commun concernant un acte cultuel accompli cinq fois par jour et touchant à deux des piliers fondamentaux de l’islam : la Prière et le jeûne.
- Il s’agit du premier projet collectif consacré aux horaires de Prière réunissant un aussi large éventail d’institutions, d’organismes et de spécialistes — juristes comme astronomes — dans toute l’histoire de la réflexion juridique sur cette question.
- Il associe les observations astronomiques à une argumentation juridique rigoureuse, conciliant ainsi les exigences de la science astronomique et celles de la jurisprudence musulmane.
- Il combine la prudence juridique concernant l’entrée du temps du Fajr, en retenant l’angle de 18°, avec un souci de faciliter la pratique religieuse durant les périodes où le respect des signes naturels entraîne une difficulté réelle.
- Il prévoit la création d’une commission permanente de suivi, chargée d’observer les difficultés rencontrées lors de la mise en œuvre du calendrier, d’y apporter des solutions et d’intégrer toute amélioration compatible avec les principes fondateurs du projet.
- C’est le premier projet conçu pour unifier les horaires de Prière à l’échelle européenne. Les initiatives précédentes demeuraient limitées à un pays ou à une région particulière, sans vocation à être adoptées dans l’ensemble de l’Europe.
Le projet parviendra-t-il à réaliser l’unité et à clore définitivement le débat sur les horaires de Prière ?
Le Coran établit un lien étroit entre l’affirmation de l’unicité de Dieu (tawhîd) et l’unité de la communauté musulmane : « Cette communauté qui est la vôtre est une communauté unique, et Je suis votre Seigneur ; adorez-Moi donc. » (21 : 92), « Cette communauté qui est la vôtre est une communauté unique, et Je suis votre Seigneur ; craignez-Moi donc. » (23 : 52).
La Prière, répétée cinq fois par jour, inculque au croyant le sens de l’unité et de la communion avec l’ensemble des musulmans à travers le monde. Même lorsqu’il prie seul, il demeure animé par cet esprit communautaire, puisqu’il récite dans la sourate al-Fâtiha : « Guide-nous sur le droit chemin », et non « Guide-moi ».
Ce projet représente ainsi une occasion exceptionnelle pour les musulmans d’Europe de manifester concrètement les valeurs d’unité, de cohésion et de solidarité que promeut l’islam. Il illustre également un principe bien connu des juristes musulmans : « S’accorder sur une opinion moins forte est préférable à persister dans une divergence portant sur l’opinion la plus forte. » À plus forte raison lorsque la solution retenue est elle-même probante et plus solidement fondée.
Pour ma part, je suis profondément optimiste quant à la capacité de ce projet à mettre un terme aux divergences relatives aux horaires de Prière en Europe.
Cet optimisme s’appuie sur ce que j’ai pu observer lors des réunions de la commission scientifique. Tous ses membres, ainsi que les représentants des principales fédérations et organisations islamiques européennes, de même que les auteurs des différents projets soumis à l’étude, ont manifesté leur disposition à renoncer à leurs propres propositions — malgré leur conviction de leur bien-fondé — afin de privilégier l’unité et de mettre fin aux divisions.
Je nourris également cet espoir en raison de l’aspiration profonde des musulmans d’Europe à retrouver une parole commune. J’ai vu de nombreux fidèles, au Danemark comme en Suède, verser des larmes d’émotion à l’annonce de cette initiative. L’un des imâms est allé même jusqu’à déclarer : « Brûlez tous les autres calendriers et ne gardez que celui-ci ; il nous suffit désormais de nos divergences et de nos divisions. »
Le choix de l’Union islamique du Danemark d’abandonner son propre projet, ses observations et ses convictions scientifiques afin de favoriser l’unité des musulmans danois constitue, à cet égard, un exemple particulièrement significatif.
J’en appelle donc à chaque imâm et à chaque responsable de centre islamique en Europe afin qu’ils prennent l’initiative d’adopter ce calendrier. J’invite également tous les musulmans d’Europe à ne pas hésiter à le suivre.
Cela ne signifie nullement que ce projet serait infaillible ou exempt de toute critique. Il demeure une œuvre humaine, susceptible d’être corrigée ou améliorée. Toutefois, il réunit aujourd’hui les conditions nécessaires à son acceptation et à sa mise en œuvre. Renoncer à cette opportunité reviendrait à laisser passer une occasion historique de renforcer l’unité des musulmans et de restaurer, au moins partiellement, le sens de la communauté de foi (Umma) dans le contexte européen.
Clore définitivement le débat sur les horaires de Prière grâce à ce projet permettra de déplacer les efforts vers un objectif autrement plus important : non plus discuter des heures de la Prière, mais travailler à faire vivre la Prière elle-même, à augmenter le nombre de ceux qui l’accomplissent et à développer chez les musulmans d’Europe une Prière plus recueillie, plus sincère et plus consciente. Il s’agit là d’une question qui touche au cœur même de la foi et à l’avenir religieux des nouvelles générations de musulmans vivant en Occident.
Je demande enfin à Dieu, le Très-Haut, de récompenser abondamment tous ceux qui ont consacré leur temps, leurs efforts et leur travail à la réussite de ce projet. Je L’implore de réunir notre communauté sur la voie de la vérité, d’unir nos cœurs dans la piété, de remplir nos âmes d’amour fraternel et de nous accorder la réussite dans toute œuvre de bien.
Louange à Dieu, Seigneur des mondes.
Rédigé par : Khaled Hanafy, docteur en droit musulman, membre du Comité de suivi du Congrès mondial sur les horaires de Prière et secrétaire général adjoint du Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche.
[1] Sunan at-Tirmidhî, Livre de la purification (Kitâb at–Tahâra), hadîth n° 23 ; Sunan Ibn Mâjah, Livre de la Prière (Kitâb as–Salât), hadîth n° 691.
[2] Sahîh al-Bukhârî, Livre de la prière (Kitâb as–Salât), hadîth n° 569.
[3] Sahîh Muslim, vol. 1, p. 442.
[4] Musnad Ahmad ibn Hanbal, vol. 2, p. 72, hadîth n° 967.
[5] Fath al-Bârî, d’Ibn Rajab al-Hanbalî, Maktabat al-Ghurabâ al-Athariyya, Médine, 1996, vol. 4, p. 101.
[6] ʿUmdat al-Qârî, de Badr ad-Dîn al-ʿAynî, Dâr Ihyâ at-Turâth al-ʿArabî, Beyrouth, vol. 6, p. 180.

